Chiendent

Acier, végétaux 

Installation de trois éléments sur une falaise de schiste

330 à 180 cm de longueur pour chaque élément d'acier 

Chemin de halage le long de la Vire,

Commune de Tessy-Bocage, Haute-Normandie, France

pour le Festival des Bords de Vire

2020

© photos Mathilde Leveau

L’œuvre de Mathilde Leveau Chiendent est à proprement parler indiscernable. A une certaine hauteur du chemin de halage se déploie une paroi rocheuse tout en vertical, couverte de racines à demi sèches et d’arbustes qui poussent de manière désordonnée entre la terre et la roche. Au milieu de ces filaments végétaux serpentiformes de toute sorte, notre œil glisse presque sans s’en apercevoir sur des formes du même type : sinueuses, réunies par grappes, d’un diamètre de la taille de racines d’arbuste, et qui semblent jaillir de la roche à l’une des extrémités pour y repénétrer à l’autre. Ces formes se mimétiseraient totalement dans la paroi naturelle si ce n’est par leur couleur sombre, qu’au premier abord on ne parvient pas à expliquer. C’est en y regardant à deux fois que le spectateur remarque ces taches sombres légèrement étranges : en s’approchant la composante inquiétante prend davantage de place, on pense notamment à des fils électriques à l’abandon issus d’une ancienne installation industrielle. Ce n’est qu’au contact avec ces tiges sombres que l’on peut constater leur surface d’acier à la sensation de froid. L’artiste évoque une forme parasitaire qui viendrait coloniser les lieux. 

L’existence de ces formes se creuse dans un paradoxe entre intégration/désintégration, entre une forme qui s’intègre et se mimétise presque totalement avec l’environnement naturel par son apparence organique, et une composante néfaste pour celui-ci, qui par ses tiges métalliques inorganiques et froides au toucher, renvoie au monde industriel, à des câbles de machine, à une hypothétique installation désuète de centrale électrique qui aurait été mal démantelée. 

La présence négative de ces formes hybrides, entre l’animé et l’inanimé, s’installe dans le paysage dans un mode subreptice et imperceptible : outre que par son aspect camouflé, surtout par la propriété de l’acier qui est sujet à la rouille avec l’écoulement du temps. Ainsi ces organismes vont-ils jusqu’à mimer une forme de vie organique : ils évoluent avec le temps, mais au lieu de croître comme un organisme vivant, ils se corrodent, ils s’autodétruisent et laissent la rouille couler et s’incruster dans le terrain proche. Etant donné que la rouille absorbe une grande quantité d’oxygène nécessaire au cycle biologique végétal, elle agit comme un facteur perturbateur et rend l’atmosphère immédiatement à proximité légèrement anoxique.

Le discours de Mathilde Leveau pose tout particulièrement un regard critique sur le devenir de notre environnement contaminé par la marque de l’homme : on peut citer certains parmi ses précédents travaux dans cette même réflexion. Dans Crue (2018), elle met en scène un paysage naturel miniature contenu dans un bac d’acier avec de l’eau et des rochers, qui se transforme rapidement en un environnement aride et stérile par la rouille du contenant qui s’imprime sur toutes les surfaces, et sur les rochers qui en gardent la marque par stratification durant l’évaporation d’eau. Dans Un meilleur avril (2019), on retrouve des matériaux naturels desséchés provenant d’un lieu naturel déjà en soi aride, de surcroît enchâssés dans des bacs de métal rouillé. Dans ce type d’installation le matériau produit par l’homme prend tout son caractère destructeur pour la nature, se manifestant également dans un sens visuel puisqu’il rationalise dans des contenants étroits et géométriques les résidus naturels. Si ces installations évoquent les Non-sites de Smithson, qui prélevait lui aussi des matériaux naturels d’un site pour les exposer dans des bacs dans les espaces d’exposition institutionnels, Mathilde Leveau ajoute une composante politique à la démarche en soulevant le problème du rapport coercitif entre l’homme et sa domestication de la nature.

Pour le Festival, ce n’est pas la nature qui se déplace dans le lieu de l’institution, mais c’est le matériau – symbolisant la marque humaine par métonymie – qui s’incruste dans la nature. La position de l’artiste relève ici d’une écologie critique, dont l’effet agit dans un mode homéopathique, si on peut dire : une quantité minime de poison est inoculée dans l’environnement naturel afin de susciter une prise de conscience positive chez les spectateurs concernant le destin de notre écosystème.

 

Felix Giloux, pour le festival des bords de Vire

© 2018 MATHILDE LEVEAU 

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